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Publié par jerome

Face à un événement grave, comment se préparer et est-ce utile?

Bonjour,

15 ans, c’est la durée qu’il m’aura fallu pour évoquer librement un début de carrière difficile du point de vue humain.

Je me suis surpris, très récemment à parler sans détour de mon début d’activité professionnelle et des accidents malheureux que j’ai connu entre 1998 et 2002. On pourrait dire que c’était une autre époque, que ce temps est révolu, certes. Lorsque les événements sont dramatiques, ils peuvent marquer longtemps nos pratiques et habitudes.

 

A 25 ans, lorsque vous vous retrouvez confrontés à un décès sur votre lieu de travail… tout devient compliqué. Cela devient d’autant plus fort lorsqu’il en survient deux autres dans les deux années suivantes.

J’ai souvent dit que j’avais grandi ou vieilli trop vite dans les domaines de la prévention des risques. Entre désillusions et convictions, ce n’est pas simple d’avancer dans un contexte comme celui-ci.

Fin 1998, je travaille depuis quelques mois pour la filiale d’un Groupe international français.  6 mois après mon début d’activité, un décès survient sur une exploitation de l’entreprise avec une interaction clairement non maîtrisée de deux activités et des habitudes que l’on peut qualifier d’inacceptables après coup mais tolérées par chacun depuis trop longtemps.

Première gestion de crise, je fais appel, malgré le désaccord de ma hiérarchie à une personne du siège de cette entreprise pour nous accompagner dans cet événement. J’étais, je crois, à l’époque, incapable de prendre du recul face à cet événement.

J’avais pourtant été pompier volontaires quelques années et côtoyé la mort à de multiples reprise, la dimension émotionnelle d’un événement survenu dans son propre environnement professionnel rendait difficile la prise de « bonnes décisions ».

Le deuxième événement, je m’en souviens particulièrement à travers l’organisation des jours suivants. Lorsque vous vous retrouvez avec le procureur et les gendarmes autour d’un équipement de travail qui a provoqué un décès, il y a des situations plus confortables, croyez-moi.

Avec le recul, je commence à croire que mon aversion au Tf date de cette époque. Autour de ces événements, il m’est toujours apparu ridicule de compter des événements accidentels comme autant de trophées pour se comparer au sein d’une entreprise ou avec d’autres sociétés du même type alors qu’un décès n’a ni impact sur votre Tf pas plus que sur votre Tg (à une époque, en Espagne, un décès avait un impact Tg de 4000 jours je crois ! Mais comme c’était l’un des seuls pays à le faire, cela a été stoppé).  Prenons l’exemple d’un préventeur ou tout autre personne qui s’intéresse ou intervient sur les sujets de S&ST et QVT en entreprise qui prend connaissance des indicateurs Tf et Tg sur 5 ans. Il ne pourra, à aucun moment, se douter qu’un AT mortel est survenu. Le seul indicateur qui traduit l’événement grave et, a fortiori, le décès est le taux de cotisation, c’est-à-dire un indicateur financier ! (La logique vaut également pour les MP invalidantes qui, sauf à suivre un indicateur sur les IPP, passent au travers des chiffres).

Je vois beaucoup de publications sur le zéro accident et la honte d’avoir un Tf de tel ou tel niveau. On sait pourtant qu’il y a décorrélation entre les accidents déclarés et les accidents mortels. Prenez les grandes industries de la pétrochimie qui affichent des Tf <5 voire à 1. Elles sont marquées par des accidents dramatiques assez réguliers. Qu’ils concernent leurs salariés ou des sous-traitants, le résultat est le même. Il devient assez lamentable d’ailleurs de « disqualifier » des sous-traitants lorsqu’ils ont des accidents chez leurs donneurs d’ordre dans le cadre d’un programme de sécurité. C’est, en partie, ne pas assumer les conditions d’interventions et d’environnement de travail mises à disposition de ses sous-traitants.

J’ai accompagné une entreprise suite à un AT mortel il y a quelques temps. Je pense que c’est cette intervention qui m’a fait prendre conscience de mon passé et de cet ancrage fort.

L’événement malheureux s’est passé un matin de bonne heure (je ne peux indiquer aucun détail bien évidemment). Ce qui m‘a le plus surpris, c’est la solitude dans cette entreprise lors de mon arrivée (c’est pourtant ce que j’avais connu il y a quelques années). Tous les salariés étaient restés sur site, le temps de l’intervention des secours et des gendarmes. Je suis arrivé en milieu de matinée. Ce sentiment qu’une chape de plomb pèse de tout son poids sur des personnes, vous l’avez peut-être déjà vécu, il est très difficile à lever.

Pourquoi cette solitude ? du dirigeant, à l’opérateur, collègue direct ou non de la victime, chacun est dans sa bulle avec cette solitude pesante de se dire qu’on a failli individuellement.

Prendre du recul face à ce type de situation passe forcément par l’extérieur. Il ne faut pas vouloir tout engager sans réfléchir ni faire confiance à toutes les personnes que vous rencontrez.

Ce type d’événement relève de la gestion de crise.

A l’opposé de la gestion de crise souvent basée sur une dimension environnementale ou qualité produit, celle-ci possède une dimension humaine et donc sentimentale voire passionnelle qui laisse place à une inconnue importante.

Les réactions individuelles et leurs impacts collectifs sont envisageables mais non prévisibles. Au sein d’une entreprise, c’est souvent lors d’événements imprévus que l’on identifie des compétences clés inconnues chez certaines personnes (les entreprises cherchent désormais à identifier ces soft skills pour en faire une ressource).

Le risque principal reste l’absence de préparation qui, je pense, est très préjudiciable sur un événement corporel grave. Les conséquences négatives vont autant dans l’appréciation par le personnel que la famille où les acteurs externes.

Ce type d’événement, qu’il survienne sur site ou en extérieur, est à traiter avec la même exigence. On constate régulièrement, encore aujourd’hui, qu’un accident de la route mortel en mission n’a pas la même « qualité » de traitement qu’un événement grave survenu au cœur d’une industrie. Les accidents de la route restent toujours aujourd’hui la première cause d’accident mortel.

Se préparer au pire est l’un des actes de prévention les plus clairvoyant qui soit. Il aide comme toute démarche d’anticipation à identifier des liens et des facteurs de risques qui ne sont pas toujours intégrés au sein d’une organisation.

Au plaisir d’échanger.

Belle semaine à toutes et à tous.

Jérôme

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